Par Thibault Le Carpentier
Prenons un exemple simple : celui de Walmart.
Depuis plus de trente ans, cette entreprise construit l’une des bases de données les plus puissantes au monde. Aujourd’hui, elle fait partie du cercle très fermé des entreprises valorisées à plus de 1 000 milliards de dollars, en vendant des produits du quotidien.
Pendant que d’autres valorisent la technologie,
Walmart valorise la compréhension du réel.Cela devrait nous interroger.
Car le problème auquel nous faisons face aujourd’hui n’est pas une surcharge cognitive.
C’est avant tout une surcharge de données.
L’approche érotétique
Il existe une manière simple de s’en libérer :
ne pas rester au niveau de la donnée, mais remonter vers l’information… puis vers la connaissance.
C’est précisément ainsi que fonctionnent les modèles d’intelligence artificielle.
Lorsqu’on corrige un modèle, on ne lui demande pas d’accumuler plus de données.
On lui apprend à se poser les bonnes questions.
C’est ce qu’on appelle l’approche érotétique :
un processus structuré de questionnement, qui consiste à vérifier si l’on a bien exploré toutes les dimensions d’un problème.
Paradoxalement, nous demandons à la machine de faire ce travail…
mais nous avons cessé de le faire nous-mêmes.
Le problème des fausses évidences
Prenons une question en apparence simple :
Quel est l’avenir du commerce de proximité ?
Cette question semble évidente.
Elle ne l’est pas.
Car aucun acteur ne partage la même définition :
- ni du commerce,
- ni de la proximité,
- ni même de l’avenir.
Dès lors, la question elle-même devient invalide.
C’est là que se situe le véritable enjeu :
la manière dont nous formulons les questions.Comme le rappelait le mathématicien
Henri Poincaré, il faut se méfier de la manière dont les choses sont catégorisées.
Une mauvaise catégorisation conduit presque toujours à une mauvaise décision.
C’est ainsi que naissent des simplifications abusives, comme l’idée de « génération Z » qui donnent l’illusion de comprendre, mais masquent la complexité réelle. Aujourd'hui, les générations appartiennent à des "clans" disparates selon le secteur géographique, le milieu socio-culturel... Ces différentiations ne sont pas prises en compte dans les statistiques officielles, ce que l'on peut naturellement comprendre. Mais sur le pla strictement commercial, cela a des conséquences très nettes.
Accumuler des données… ou poser les bonnes questions
Dans beaucoup d’organisations, la réponse consiste à accumuler toujours plus de données.
Mais cette accumulation produit surtout :
- de la confusion,
- de la rigidité,
- une perte de discernement.
Car les données que nous collectons sont déjà biaisées :
nous ne recueillons que ce que nous pensons être important.
Autrement dit, la donnée est déjà le produit d’une interprétation.
Dans le commerce, un principe fondamental est souvent oublié :
il ne faut pas seulement analyser ce que l’on a vendu…
mais ce que l’on n’a pas vendu.
Or ces données n’existent pas dans les systèmes.
C’est précisément là que se trouve une part essentielle du réel.
Le coût de l’absence de questionnement
Les conséquences sont considérables.
On estime qu’environ 74 % des décisions en entreprise échouent.
Non pas faute de données… mais faute d’avoir posé les bonnes questions en amont.
Ces erreurs représentent des montants colossaux.
Et pourtant, dans le même temps, les organisations continuent :
- d’accumuler des outils,
- d’investir dans des systèmes,
- d’augmenter la complexité.
Sans remettre en cause le point de départ.
Revenir à l’essentiel : la question
Le rôle fondamental d’un dirigeant n’est pas d’accumuler de la donnée.
C’est de reposer la question.
Pas seulement :
- pourquoi on le fait,
- ni comment on le fait,
mais d’abord :
⭕
qu’est-ce que l’on fait ?C’est exactement ce que recouvre la notion d’entreprise à mission :
avoir le courage de réinterroger le sens avant les moyens.
Accepter la controverse
Cela suppose également d’accepter la controverse.
Plutôt que de chercher à éliminer les divergences pour décider plus vite,
il faut les intégrer, les explorer, les structurer.
Deux voies sont possibles :- utiliser les outils d’intelligence artificielle pour générer des scénarios extrêmes,
- ou mobiliser l’intelligence collective de l’organisation.
Dans les deux cas, il s’agit de sortir des schémas habituels.
Retrouver une logique humaineEnfin, derrière ces enjeux techniques se cache une réalité plus profonde.
Les organisations perdent en crédibilité lorsqu’elles :
- accumulent des discours sans effets,
- multiplient les outils sans résultats,
- maintiennent des pratiques qui ne fonctionnent plus.
Cette perte de cohérence impacte directement l’engagement des collaborateurs, en particulier les plus jeunes, qui attendent du sens et de la clarté.
Conclusion
Le problème n’est pas la donnée.
Ni la technologie.
Ni même la complexité.
Le problème est plus simple — et plus exigeant :⭕ Sommes-nous encore capables de nous interroger ? Simplement nous interroger. Il n'y a ni bonne, ni mauvaise question, ni vraie, ni fausse, ni juste, ni injuste. Qualifier la question serait déjà une erreur
érotétique fondamentale.
Il n'y a que la capacité à accepter la question. A accepter des questions qui entament nos cartes, notre confort et nos croyances.
⭕
« Sommes‑nous encore capables d’accepter les questions qui entament ce que nous croyons savoir ? »⭕
« Sommes‑nous encore capables d’accepter les questions qui dérangent nos certitudes ? » ⭕ Car c’est à cet endroit précis que se joue la qualité de la décision.